L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
American Spirits, Russell Banks (Actes Sud) — Yann
American Spirits, Russell Banks (Actes Sud) — Yann

American Spirits, Russell Banks (Actes Sud) — Yann

« Ainsi, comme la plupart de nos concitoyens, il avait la liberté d’ignorer les crimes anciens et les défauts personnels de son ancêtre pour au contraire nourrir le mythe d’un Blanc chrétien muni d’une hache et d’une carabine qui aurait fait jaillir un village américain d’une région sauvage, battue par les vents et inhabitée. »

Auteur d’une œuvre qui le place sans discussion possible parmi les plus grands auteurs que les États-Unis aient connus, Russell Banks, décédé il y a tout juste trois ans, avait dans Oh Canada, avant-dernier roman paru de son vivant, fait le choix d’une littérature plus intime et peut-être moins combative, livrant les réflexions d’un homme en fin de vie et l’amer constat des renoncements auxquels il s’était laissé aller. Ce roman, ainsi que le suivant, Le royaume enchanté, publié aux États-Unis quelques semaines avant sa mort, avaient pu déstabiliser, voire décevoir une partie de son lectorat, que ce soit par les thèmes abordés ou par le rythme de leur écriture. American Spirits, recueil de trois novellas, arrive donc à point nommé pour nous rappeler à quel point Banks était un observateur affûté de la société américaine et des maux qui la gangrènent depuis des décennies et que l’arrivée de Trump au pouvoir n’a pas contribué à apaiser, bien au contraire. On y retrouve l’essence même de son œuvre, à savoir une réflexion sur la violence inhérente à la société américaine, qu’elle soit physique ou morale, ainsi que ce regard empreint de bienveillance envers celles et ceux qui peinent à se faire une place dans un monde qui, au mieux, les ignore quand il ne les rejette pas.

Trois textes donc, d’environ 80 pages chacun, trois instantanés de ces moments de bascule qui bouleversent des vies à tout jamais. Trois textes liés à la fois par leur cadre géographique (la ville de Sam Dent où Banks avait déjà situé son bouleversant roman De beaux lendemains en 1991) et par l’irruption de la violence dans le quotidien de gens simples qui s’en croyaient préservés.

Dès les premières lignes de L’homme de nulle part, Banks installe une tension dont on devine aisément qu’elle ne peut déboucher sur rien de positif. Lorsque Yuri Zingerman propose à Doug Lafleur de lui acheter une partie des terres héritées de son père, Doug voit enfin s’éloigner les difficultés financières auxquelles lui, sa femme et leurs enfants sont confrontés, d’autant plus que Yuri lui laisse la possibilité de continuer à chasser dans ces bois qu’il connaît depuis sa plus tendre enfance. Mais quand Yuri revient sur sa promesse et interdit aux membres de la famille Lafleur l’accès à ces terres, la pilule est difficile à avaler, d’autant plus que Zingerman y installe un champ de tir qui, au fil des mois, ressemble de plus en plus à un centre d’entraînement militaire pour civils. La suite est un enchainement impitoyable de mauvaises décisions qui aboutiront à un drame. Banks fustige ici cette tendance lourde du peuple américain à s’armer bien au-delà du nécessaire, ainsi que cette propension à vouloir se défendre et faire justice soi-même, face à un état souvent jugé trop faible ou laxiste.

Dans École à la maison, la famille Odell, fraîchement installée dans sa nouvelle maison en périphérie de Sam Dent, découvre que la famille de la maison voisine est constituée de deux femmes blanches qui semblent élever quatre enfants noirs. Discrets, pour ne pas dire furtifs, les membres de la famille Weber mènent leur vie en se tenant autant que possible à l’écart du cœur de la ville et de ses habitants, même si la situation semble ne déranger personne, les femmes Weber étant même régulièrement citées comme des mères exemplaires. Mais, un soir, un des enfants Weber vient sonner chez les Odell, apeuré et affamé, semant ainsi le doute dans l’esprit de Kenneth et Barbara sur ce qui se passe vraiment dans cette maison.

Dans Kidnappés, c’est un couple de retraités, Frank et Bessie Dent, qui se retrouve confronté à la violence du monde, victime d’un imbroglio dont il ignore tout, mais auquel sont mêlés leur ex-belle-fille et leur petit-fils. Embarqués au Canada par deux individus à qui quelques neurones de plus n’auraient pas fait défaut, Frank et Bessie ne comprendront jamais réellement le fin mot de l’histoire. Là encore, Russell Banks retrouve un de ses thèmes de prédilection, à savoir la précarité de bon nombre de ses concitoyens et les choix parfois dangereux que peuvent faire certains d’entre eux pour simplement survivre.

Photo : Andersen Ulf / SIPA.

Si American Spirits ne brille pas par son optimisme, force est de constater que Russell Banks y est au sommet de son talent de conteur humaniste. Parfaitement lucide lorsqu’il s’agit de chercher les racines du mal ou d’analyser la difficulté du vivre-ensemble dans une société fragmentée, pour ne pas dire déchirée, Banks décrit ainsi quelques-unes des conséquences de cet attachement viscéral de la plupart des américains pour le deuxième amendement de leur Constitution. La prolifération des armes, les tentations libertariennes, la violence inhérente à une société qui laisse tant d’individus sur le bord de la route sont autant de symptômes d’une maladie que le président actuel du pays, loin d’apaiser, semble vouloir aggraver quotidiennement. On se dit pour en finir que Russell Banks est peut-être aussi bien où il est, loin du tumulte anxiogène et permanent qu’est devenue la politique américaine. Un grand livre douloureux autant qu’indispensable.

« Le gouvernement américain supporte pas que le Canada ait une médecine socialisée et qu’on puisse acheter les médicaments sur ordonnance moins cher qu’ici. Mais t’as pas à t’inquiéter. De te faire arrêter, je veux dire (…)

Il répondit qu’il comprenait. « Médecine socialisée. Ouais. Obamacare. C’est pour ça que Frank et Bessie et moi on a tous voté pour Donald Trump. En plus, c’était la première fois que je votais.

– Bien vu, mon grand. Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan.

Yann.

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