L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Le diable tout le temps, Donald Ray Pollock (Albin Michel / LGF) — Seb et Nicolas
Le diable tout le temps, Donald Ray Pollock (Albin Michel / LGF) — Seb et Nicolas

Le diable tout le temps, Donald Ray Pollock (Albin Michel / LGF) — Seb et Nicolas

« Carl ouvrit le livre sur un poème au hasard et commença à le lire pendant que le garçon pleurait en suppliant qu’on le laisse en vie, la voix de Carl se faisant de plus en plus forte pour noyer les supplications jusqu’à ce qu’il arrive au dernier vers, qu’il avait oublié maintenant, une connerie à propos d’amour et de gloire dont il devait bien admettre que, sur le coup, ça lui avait donné des frissons. Puis il avait appuyé sur la gâchette et un bouchon de cervelle humide et grise était apparu de l’autre côté de la tête de l’étudiant. Quand il fut au sol, des flaques de sang se formèrent dans ses orbites, comme des petits lacs de feu, ce qui avait fait une sacrée photo, mais c’était avec le .38, pas avec une putain de sarbacane de .22. »

L’histoire. Durant deux décennies, entre Ohio et Virginie-Occidentale, plusieurs trajectoires vont de croiser et influer les unes sur les autres. Un vétéran de la guerre dans le Pacifique souffrant de stress post-traumatique et tombé en religion, un couple sur la corde raide qui tue des autostoppeurs, l’improbable duo d’un musicien handicapé et d’un prédicateur qui fuient la loi, et enfin, un gamin que l’on voit grandir et se construire comme il peut, entre le passé terrible et le présent fragile.

Est-il nécessaire de présenter ce roman paru en 2011 ? Je ne crois pas. Pour un coup de maître, c’est un coup de maître. Premier roman et BIM, Grand Prix de Littérature Policière, Prix Mystère du meilleur roman étranger, Lauréat du trophée 813, meilleur livre de l’année du magazine Lire. Tout cela la même année. Quasiment le grand chelem.

Ce qui m’a plu, ce qui m’a emporté comme rarement avec cette histoire, c’est l’écriture. Percutante, sans fioritures, âpre et âcre et toutefois empreinte de poésie. Pollock est un romancier de l’expérience. Il a travaillé durant des décennies dans une usine de pâte à papier, vivant chichement, côtoyant le tout venant de l’Amérique rurale qui ignorait, alors, que quelques années plus tard, elle serait séduite par Trump et ses outrances populistes. Il a baigné dans ce monde-là, et ça se voit partout dans les pages somptueuses qu’il nous offre.
Alors, au cœur de ses phrases sèches, le romancier glisse des fragments de beauté pures, autant contenus dans son réalisme que dans la manière de présenter les choses. Il a le don de faire naître des images dans notre cerveau, comme ça, en claquant des doigts. Ce n’est pas donné à tout le petit monde de l’écriture.
Ce qui frappe ensuite, c’est le tableau hallucinant et halluciné qu’il nous balance, c’est-à-dire de dérouler rien que pour nous vingt années de l’histoire de l’Amérique, les années de l’expansion irrésistible vues par le bout de la lorgnette rurale. Et ça n’a pas grand-chose à voir avec New-York, Chicago, Boston, Los Angeles ou Houston.
Ce qui apparaît comme une évidence ensuite, c’est que tous les trajets qui tissent la structure de ce roman auraient pu devenir un roman à eux seul. Le couple qui trucide des autostoppeurs, ça aurait donné une sacrée histoire sur la route. L’ancien combattant prêt à tout pour sauver sa femme adorée de la maladie, ça aurait pu donner un récit puissant à la Faulkner. Les deux types sur la route qui fuient une faute initiale, un authentique road-movie. Et bien sûr l’histoire d’Arvin, celle qui prend le plus aux tripes, qui tient tout le reste, blessure transversale qui taille ce roman avec le coupant d’un scalpel.
Tout est noir dans ce roman terrible qui pourchasse l’espoir dans les moindres recoins des états du centre des États-Unis. Tout est noir et dans le meilleur des cas, gris. Gris comme l’âme de pas mal de personnages, tous en proie à leur passé, leurs pulsions, leurs névroses, leur violence, leur incapacité à être au monde, c’est au choix, servez-vous. La vie ne fait que rarement des cadeaux dans cette Amérique-là, Il vaut mieux se servir pour obtenir quelques miettes et capter, entre aurore et crépuscule, des copeaux de lumière. Au milieu de ces décombres fumants de misère et de désarroi, seul Arvin porte cette lumière. Et c’est une lueur faiblarde, en prise avec les courants d’air de l’amour absent, de la peine des morts qui collent aux basques, cette mère disparue cachée dans toutes les ombres de toutes les routes et de toutes les heures de sa vie.

Crédit photo : Patrice Normand / LAIF.


Au meilleur de ce roman, et du meilleur, Pollock en a jeté à peu près partout, on pense à l’immense Cormac McCarthy, et un roman en particulier, Un enfant de dieu. Les mêmes errances, les mêmes pas qui sont faits sans espoir de rédemption ni d’amélioration, la même pulsion de mort accrochée à chacune des pensées de la plupart des protagonistes, la même fuite en avant dans un torrent de violence et de sang.
Dans ce roman implacable, on meurt beaucoup, on prie souvent, on survit et on lutte. Tous les personnages sont semblables à des débris de navires flottant sur un océan déchainé, ne maîtrisant pas grand-chose, ne pouvant que décider de continuer à flotter ou se laisser couler.
Et pourtant, si on lit bien, qu’on va doucement, qu’on sent les phrases, qu’on réfléchit longuement au détour d’un chapitre comme lorsqu’on se trouve à un carrefour, avant de prendre à droite ou à gauche, on perçoit quelque chose d’autre, qui se cache entre le déterminisme social et la malchance (qui rôde bien plus souvent dans les quartiers pauvres que dans les villas opulentes), quelque chose de l’ordre de la volonté, de l’instinct, et si Le diable tout le temps recèle un tantinet de lumière, c’est dans cette direction qu’il faut chercher. Mais munissez-vous d’une pelle.
Mais aussi, d’un point de vue littéraire, de construction narrative, de richesse des personnages, des dialogues, de la précision immanente aux romanciers américains de nommer les choses, les voitures, les armes, les plats, les lieux, la lumière est partout et c’est éblouissant.

« À voir la lenteur de la circulation, il devait y avoir eu un accident. Arvin venait de se décider à franchir le pont à pied quand la voiture s’arrêta, et que le gros homme lui demanda s’il voulait monter. Après avoir vendu la Bel Air, il avait commencé à longer la route, et était allé jusqu’à Charleston avec un représentant en engrais – chemise blanche froissée, cravate tachée de sauce, les pores suintant de l’alcool de la veille – en route pour un congrès à Indianapolis. Le type le laissa sur la route 35, à Nitro. Et quelques minutes plus tard, il fut pris par une famille de couleur, dans un pick-up, qui le conduisit jusqu’aux abords de Point Pleasant. Il s’assit à l’arrière avec une douzaine de cagettes de tomates et de haricots verts. »

Seb.

La chronique de Nicolas :

J’ai lu, il y a une paire d’année, Lediable tout le temps de Donald Ray Pollock. Comme j’ai du mal à rester à l’intérieur des romans que je commence en ce moment, je me suis dit que retomber sur ceux qui m’ont marqué n’était peut-être pas une mauvaise idée.

Or, rarement un roman m’a laissé une impression aussi forte, aussi sombre, mais aussi profondément humaine que celui-ci. J’ai donc décidé de le relire il y a quelques jours. C’est un livre qui te prend à la gorge, qui te secoue, et qui continue de résonner longtemps après la dernière page. Tu sais, comme ces cloches énormes dont le son est si considérable qu’il sonne aussi à l’intérieur de toi…

D’abord, l’atmosphère. On est plongé dans l’Amérique rurale, pauvre, violente, étouffante, où la religion est partout, mais souvent tordue, utilisée comme excuse, comme justification, parfois même comme arme. Pollock ne fait aucune concession : son univers est brutal, cru, mais jamais gratuit. Chaque scène dure, chaque moment de violence a un sens. Il ne cherche pas à choquer pour choquer, il montre un monde dans lequel la brutalité est une langue quotidienne, presque banale, et c’est justement ce qui fait froid dans le dos.

« Les gens utilisaient Dieu comme une arme, tout comme ils utilisaient un couteau ou un fusil. »

Terrifiante de justesse. La foi, au lieu d’être un refuge, devient un outil de domination, de violence, quasiment une excuse morale pour faire le mal. Pas de critique de la spiritualité, juste dénoncer sa corruption. Une corruption qui va sans doute te rappeler les actes de bonté de l’inquisition pendant notre Moyen Âge…

Les personnages sont tous cabossés, imparfaits, parfois monstrueux, mais terriblement crédibles. Il n’y a pas de héros au sens classique, seulement des êtres humains qui tentent de survivre dans un environnement qui les broie. Arvin, le personnage central, est bouleversant : il grandit dans la douleur, entouré d’adultes dysfonctionnels, et on sent chez lui cette lutte constante entre la violence héritée et le désir de rester droit. C’est un personnage qui porte tout le roman sur ses épaules, et tu t’attaches à lui presque malgré toi.

« Il avait appris très jeune que le monde n’était pas un endroit sûr pour les gens faibles. »

Tout est là. L’enfance volée, la transmission de la dureté, la manière dont la violence devient quasiment une langue maternelle. Arvin n’est pas violent par nature, il l’est par nécessité, par héritage, par survie. Cette petite phrase explique tout son parcours.

La force de Pollock, c’est sa lucidité. Il ne romantise rien. Il parle de foi, de fanatisme, de solitude, de misère sociale, de transmission de la violence, avec une honnêteté brutale. Le livre montre comment le mal peut se nicher dans les gestes les plus ordinaires, dans les discours pieux, dans les bonnes intentions. Et ça, c’est terriblement puissant. On comprend que “le diable” du titre n’est pas seulement une entité abstraite : il est dans les hommes, dans leurs choix, dans leurs silences, dans leurs peurs.

L’écriture, elle, est d’une efficacité redoutable. Simple, directe, sans fioritures inutiles. Chaque phrase est tendue, précise, presque tranchante. Pollock écrit comme on donne un coup de poing : ça ne fait pas de détour, ça frappe juste. Et paradoxalement, dans cette noirceur, il y a une vraie beauté. Une beauté sombre, rugueuse, née de la vérité des émotions et de la profondeur psychologique.

Les destins s’entrecroisent, parfois sans que tu comprennes tout de suite comment, et quand les fils se rejoignent, l’effet est saisissant. L’impression d’un engrenage implacable, d’un mécanisme qui se met lentement en place, et dont personne ne sort vraiment indemne.

Ce n’est pas un livre confortable, clairement pas. Ce n’est pas une lecture pour se détendre au soleil, du genre de ceux que d’aucuns (encore eux, décidément ils sont partout) emportent à la plage. C’est un roman immense par sa force morale, par son honnêteté, par sa capacité à montrer la complexité du bien et du mal. Il te fait réfléchir, il te dérange, il t’oblige à regarder des réalités que tu préfères souvent éviter. Qu’on préfère tous, souvent, éviter.

Un roman intense, profond, qui explore l’âme humaine sans filtre, tu ne peux pas passer à côté. Le Diable, tout le temps n’est pas seulement une histoire : c’est une expérience. Une descente dans l’ombre, oui, mais une ombre qui éclaire étrangement ce que signifie être humain. Il vient d’être réédité, c’est le moment d’aller chez ton libraire.

Et c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Nicolas.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier.

Le Diable tout le temps, Donald Ray Pollock, Albin Michel / LGF, 403 p., 9€20.


4 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Aire(s) Libre(s)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture