L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Cet autre Eden, Paul Harding (Buchet-Chastel) — Yann
Cet autre Eden, Paul Harding (Buchet-Chastel) — Yann

Cet autre Eden, Paul Harding (Buchet-Chastel) — Yann

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Paul Harding a beau avoir obtenu le prix Pulitzer en 2010 pour Les Foudroyés (vendu à 500 000 exemplaires), son premier roman, celui-ci n’est actuellement plus disponible dans nos contrées. Même constat pour Enon, roman paru en 2013, toujours au Cherche-Midi puis chez 10/18. On s’étonnera donc des choix de certains éditeurs quant à la disponibilité de titres de leur fonds, notamment quand il s’agit d’un auteur plutôt rare et dont l’écriture semble mettre d’accord critiques et lecteurs. Il serait alors dommage de se priver de la sortie de Cet autre Eden, troisième roman publié cette fois chez Buchet-Chastel.

En 1792, Benjamin Honey, ancien esclave, et sa femme irlandaise, Patience, découvrent une île où ils peuvent enfin construire une vie ensemble. Plus d’un siècle plus tard, leurs descendants vivent dans une extrême pauvreté, mais l’isolement les protège du monde extérieur. 1912. Lorsque Matthew Diamond, un missionnaire blanc idéaliste mais pétri de préjugés, débarque pour instruire les enfants, il est ébloui par leur intelligence – l’une excelle en algèbre, une autre parle latin, un garçon révèle un don artistique rare. Pourtant, son arrivée cache un projet plus sombre, motivé par les théories eugénistes en vogue à l’époque. Derrière les apparences de la charité se dévoilent les rouages implacables de l’exclusion : bientôt, les habitants sont expulsés, leurs maisons rasées, leurs morts déterrés. (4ᵉ de couverture).

Si le récit de Paul Harding couvre une période d’environ 120 ans, l’essentiel du roman se déroule sur une poignée d’années, après l’arrivée sur l’île de Matthew Diamond. Dès le premier chapitre cependant, Paul Harding, par la voix d’Esther Honey, revient sur un des épisodes fondateurs de la communauté, la grande tempête de 1815, au cours de laquelle les habitants de l’île faillirent être tous emportés dans les flots en furie. La description de cet ouragan et de la façon dont les Honey, les Proverbs et les Lark parvinrent à survivre prend des dimensions épiques et la scène, particulièrement évocatrice, semble directement sortie de la Bible. On retrouvera régulièrement au long de ces pages ce souffle, ce lyrisme qu’affectionne Paul Harding et qui donnent à son roman des airs de tragédie antique.

A travers l’histoire des descendants de Benjamin Honey, où se mêlent noirs, blancs et mulâtres, c’est une page de celle des États-Unis que nous raconte Harding et elle aura évidemment une résonance bien particulière avec celle des peuples indiens car c’est encore une fois la même idéologie mortifère qui est ici mise en oeuvre, cette obsession d’assimiler à tout prix les non-blancs, de fondre dans le même creuset celles et ceux qui pensaient pouvoir s’en tenir éloignés. Si la marche de l’histoire et du « progrès » semble inexorable, il n’en reste pas moins que, par leur solidarité et leur intégrité, les insulaires donneront du fil à retordre aux autorités chargées de leur éducation et de leur déplacement. Paul Harding offre ainsi à cette communauté, certes rongée par les poux et la vermine, une fierté et une détermination qui forcent le respect. Les portraits de ces exilés volontaires sont parfois saisissants de force et de réalisme et l’on ne peut qu’être touché par l’empathie dont fait preuve Paul Harding envers ses protagonistes lorsqu’il s’aventure dans différents épisodes de l’épopée familiale. S’il ne se prive pas de dénoncer l’absurdité de cette tentative d’assimilation forcée, Paul Harding enfonce le clou lorsqu’il suit le parcours d’Ethan Honey, dont les talents de dessinateur lui permettent de partir étudier sur le continent mais qui devra disparaître du jour au lendemain pour une histoire d’amour qui lui était interdite, victime de préjugés qui l’avaient suivi jusque dans cette tentative de nouvelle vie.

Paul Harding par Ekko von Schwichow.

Porté par une écriture évocatrice et foisonnante, Cet autre Eden fait entendre une voix forte qui s’élève contre la façon dont certaines pratiques nuisibles n’ont de cesse d’être mises en oeuvre dans l’histoire du pays, que ce soit contre les populations autochtones ou les afro-américains. Chant de résistance, chant désespéré à la beauté déchirante, ce troisième roman devrait achever d’imposer Paul Harding comme un grand romancier américain contemporain.

« La famille typique sur Apple Island se compose traditionnellement d’un renégat blanc en guise de père, d’une dame rachitique noire comme du charbon en guise de mère, ou vice-versa, et d’une portée de rejetons basanés issus de leur union. Quelle déplorable hérédité pour ces petits. La colonie ressemble plus à un bidonville qu’à un village. Tous ses résidents y cohabitent pêle-mêle, noirs, blancs et mulâtres, sans distinction. Tous sont liés par le sang et bon nombre d’entre eux, pour ne pas dire la plupart, sont atteints d’idiotie clinique ainsi que d’indolence. » Article signé Norma Clearland paru dans le Foxden Journal après l’envoi sur l’île du premier comité du Conseil du Gouverneur.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Matthieu.

Yann.

Cet autre Eden, Paul Harding, Buchet-Chastel, 320 p. , 23€50.

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