L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
La nuit au cœur, Natacha Appanah (Gallimard) — Mélanie
La nuit au cœur, Natacha Appanah (Gallimard) — Mélanie

La nuit au cœur, Natacha Appanah (Gallimard) — Mélanie

Au moment où j’écris ces lignes, Tatiana Mevel, une jeune femme de 39 ans qui avait porté plainte à deux reprises contre son ex-compagnon quelques jours auparavant, a été assassinée par ce dernier devant leurs filles alors qu’elle descendait de sa voiture, à quelques kilomètres de chez moi. C’est, alors que nous sommes à peine au milieu du mois d’août, le 55ᵉ féminicide officiellement déclaré en cette année 2025. La peur vécue par cette femme, les tragiques dysfonctionnements de la société et de ceux qui auraient dû la protéger, les titres ahurissants des journaux sur « les tensions dans le couple », tout ceci, une fois de plus, une fois de trop, montre à quel point le livre – immense – de Natacha Appanah est malheureusement plus que jamais nécessaire.

« Nécessaire » au sens profond, intrinsèque, vital de ce que peut la littérature – ou tout du moins, de ce qu’on aimerait qu’elle puisse : « Peut-être que je voudrais écrire en ayant l’assurance que l’écriture, les livres, ce travail, cette obsession, que tout ça, ça sert à quelque chose« , écrit Natacha Appanah. Et nous faisons le même vœu, tant l’on aimerait qu’enfin les mots de ce livre, d’une puissance folle et bouleversante, soient performatifs et brisent d’un coup net et définitif ce que tant de femmes vivent encore. Mais à lire ce livre, on ne peut que le constater : la route est encore longue.

Ce livre, il raconte le destin de trois femmes, toutes trois victimes de violence conjugale pendant des années et coupables d’une seule chose aux yeux de leurs bourreaux : être femme. Emma, la cousine de Natacha Appanah, a été tuée par son mari qui la poursuivait en voiture alors qu’elle essayait de s’enfuir et lui a volontairement roulé dessus, l’abandonnant ensuite dans un fossé. L’homme, qui se présentera ensuite en chemise à fleurs le jour de son procès, se défendra en mettant en avant le caractère de sa femme, ses supposées infidélités, ses rires, sa volonté d’autonomie. Bref, la victime, à en croire aussi ce que relaient les journaux : c’est lui. Chahinez Daoud après avoir vécu des années d’enfer avec un mari violent et tyrannique, a été abattue par ce dernier devant chez elle à Mérignac en 2021. L’homme l’a ensuite brûlée vive. Les condamnations et les injonctions judiciaires auraient normalement dû suffire à ce que cet homme, jamais, ne puisse s’approcher de son ex-compagne pour la tuer.

Photo : Éditions Gallimard – Francesca Mantovani.

La troisième de ces femmes, c’est Natacha Appanah elle-même. La seule des trois à être encore vivante, après avoir traversé huit ans d’un enfer abominable avec HC, un intellectuel mauricien rencontré à 17 ans et qui la fit tomber dans un trou noir annihilant toute volonté, toute force, toute estime d’elle-même, l’isolant de sa famille et de ses amis, et dont la terreur souterraine rejaillit encore, régulièrement, dans la vie de l’autrice. Entremêlant dans une parfaite construction narrative ces trois récits, Natacha Appanah nous entraîne au plus profond de « la nuit au cœur », décrivant de façon saisissante et frontale les mécanismes systémiques de ces trois histoires, que tout relie derrière leurs singularités.

Si ce livre est un récit nécessaire sur nos sociétés que chacun devrait lire, il est également un ouvrage d’une rare puissance sur le pouvoir des mots et de la littérature : Natacha Appanah impressionne par sa capacité à faire revivre ces femmes et leur calvaire sous nos yeux (certains passages sont à la limite du soutenable, mais c’est ce qu’ils doivent être, car ils le sont dans la vraie vie), y compris lorsqu’elle parle de son propre parcours – et d’ailleurs surement parce que, justement, c’est l’angle qui lui permet d’aborder sans simplisme, surplomb ou jugement cette question des violences conjugales (notamment le fameux et trop souvent entendu « mais pourquoi n’est-elle pas partie plus tôt ? »). Lire « La nuit au cœur » en devient une expérience physique, dans laquelle l’horreur le dispute à la colère, et que l’on finit le ventre noué et la gorge serrée mais avec, plus que jamais, l’envie de se battre, au nom de toutes ces femmes, au nom de nous toutes. Et sans que, jamais, ne soit oubliée la littérature.

Mélanie.

La nuit au cœur, Natacha Appanah, Gallimard, 288 p. , 21€.

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