L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
L’étendard sanglant est levé, Benjamin Dierstein (Flammarion) — Yann
L’étendard sanglant est levé, Benjamin Dierstein (Flammarion) — Yann

L’étendard sanglant est levé, Benjamin Dierstein (Flammarion) — Yann

Rapporté au prix du kilo, ce second volume de la série inaugurée en février dernier avec Bleus, blancs, rouges sera indéniablement la meilleure affaire de cet automne. Cerise sur le gâteau, Benjamin Dierstein ne se contente pas d’aligner les phrases et les pages, il sait aussi faire en sorte qu’on n’ait pas envie de lâcher le bouquin avant de l’avoir terminé. Bref, disons-le d’emblée, on tient là un des poids lourds (ha ha) de 2025. Bleus, blancs, rouges, déjà, que l’on n’avait pas pris le temps de chroniquer par ici, avait saisi par sa force de frappe que la longueur du roman (790 pages) ne parvenait pas à délayer. Dierstein y faisait preuve d’un aplomb bluffant pour qui le découvrait à l’époque (ce qui était mon cas), peut-être moins étonnant pour celles et ceux qui avaient lu sa trilogie précédente constituée de La sirène qui fume, La défaite des idoles (Nouveau Monde éditions) et La cour des mirages (EquinoX). Une chose est sûre, on tient là un auteur avec lequel il va falloir compter et qui a su se faire en quelques années une belle place dans le polar hexagonal, même si une série comme celle-ci déborde allègrement du cadre du polar.

De qui s’agit-il donc ? De rien moins qu’une saga historique (oui, ailleurs, l’expression peut faire peur, mais pas ici) qui couvre l’histoire de France de 1978 à 1984. Pour être plus précis, il convient d’ajouter que l’angle choisi par Dierstein est celui de la politique et plus particulièrement du terrorisme, qu’il vienne de l’extrême gauche ou de l’autre bord. Il s’intéresse également de très près aux liens spéciaux qui unissent la France et certains états africains, cette Françafrique aux relents de corruption et de néo-colonialisme, gangrène économico-politico-militaire dont aujourd’hui encore, on peine à se défaire. Le projet est ambitieux et rappellera inévitablement l’entreprise à laquelle s’est attelé James Ellroy depuis des années avec l’histoire de son propre pays. Rien d’étonnant à cela, car le jeune Breton est un fan absolu du Dog à qui il rend hommage à la fin de chaque volume, en même temps qu’à l’oncle qui lui permit cette découverte décisive pour lui. L’influence est là, bien sûr, dans l’écriture, dans le rythme, mais ici, comme chez François Médéline (autre grand admirateur d’Ellroy) par exemple, l’hommage ne vire pas à la pâle copie sans saveur, loin de là, et Dierstein a su prendre chez l’américain cette nervosité, cette proximité avec chacun de ses protagonistes, qu’ils soient du côté des bons ou de celui des méchants, sans jamais prendre parti.

Photo : Stéphane Remael / Les Arènes.

Le premier tome démarrait en 1968 avec un prologue qui nous plongeait d’emblée dans le feu de la révolte et de la contestation lors d’un épisode qui allait marquer à vie Jean-Louis Gourvennec, l’un des personnages phares de cette série qui n’en manque pas. Dix ans plus tard, on retrouve le brigadier Gourvennec infiltré au sein d’un groupe gauchiste proche d’Action Directe. De leur côté, Jacquie Lienard et Marco Paolini, deux jeunes flics fraîchement émoulus, sont chargés d’enquêter sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens. À peu près au même moment, Robert Vauthier, mercenaire, revient s’installer à Paris après quelques années passées en Afrique, avec l’intention de régner sur le monde de la nuit, grâce à l’appui des frères Zemour, mafieux reconnus. C’est sur ces bases que repose la fresque étourdissante de Benjamin Dierstein qui prend un malin plaisir (et nous avec) à mêler vérité et fiction, personnages créés et véritables célébrités, ce qui nous permettra de croiser dans ces pages des noms aussi connus et divers que, en vrac, Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon, Delon, Khadafi, Mitterrand, Coluche, Mesrine, Pasqua, Bokassa, Giscard, Alain Pacadis, Bernard Tapie, Chirac, Le Pen père, Carlos (pas le chanteur hein), j’en passe et des moins bons. Si on y ajoute bon nombre de figures (plus ou moins) secondaires, on prendra vite la mesure du travail de l’auteur qui, en plus de sa capacité à faire vivre et se croiser ces innombrables protagonistes, a abattu un travail documentaire époustouflant pour restituer aussi fidèlement que possible la société française et le contexte international des années auxquelles il s’intéresse. C’est peu dire que l’on a apprécié le talent de Dierstein à recréer cette époque tant il excelle à parsemer son récit de références musicales, télévisuelles, publicitaires ou cinématographiques qui nous replongent dans ces années charnière entre les 70’s et les 80’s. Autre procédé éminemment efficace : ces revues de presse glissées ici et là, ainsi que ces articles de journaux et les retranscriptions de conversations téléphoniques entre mafieux ou politiques, souvent sources de bonnes tranches de rire. Car, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, Benjamin Dierstein, contrairement à son « maître » américain, a beaucoup d’humour et un sens du dialogue qui fait mouche. Certaines de ces conversations téléphoniques constituent à elles seules des moments de bravoure et de relâche bienvenues dans le cours d’un récit qui, par ailleurs, reste sous tension permanente. On se souviendra entre autres de l’arrogance folle de Giscard et de son humour foireux ainsi que des colères homériques d’Edgar Zemour ou des exigences de Bokassa.

Photo : D.R.

Plongeant dans les eaux fréquemment nauséabondes de la politique et de la diplomatie dans laquelle corruption et collusions mafieuses sont monnaie courante, décortiquant avec application les liens entre factions gauchistes ou d’extrême-droite, Benjamin Dierstein fait revivre sous nos yeux certaines pages de l’histoire de France et de ses rapports particuliers avec l’Afrique, pas forcément les plus glorieuses et il le fait avec une assurance proprement incroyable. Certaines pages consacrées au monde de la nuit parisien sont également criantes de vérité et, là encore, permettent des rencontres improbables entre célébrités de l’époque et personnages de fiction. Au centre de ce(s) récit(s), trois hommes et une femme dont les destins semblent inextricablement liés et autour desquels gravitent des dizaines de figures et de trajectoires parfois fulgurantes.

Tout ce beau monde se bastonne, baise, sniffe de la coke, s’embrouille, ment, aime et manipule. C’est furieusement vivant et c’est une des meilleures choses que l’on ait lues cette année. Alors, ne vous laissez pas intimider par l’ampleur du projet, réjouissez-vous au contraire des 1700 pages qui vous attendent dans ces deux volumes.

L’étendard sanglant est levé, Benjamin Dierstein, Flammarion, 880 p. , 24€50.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Aire(s) Libre(s)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture