« La plupart des gens ne savent pas qu’à Douglas, dans le Michigan, il y a une salle, et que dans cette salle, il y a des filles, des filles de quatorze, quinze, dix-sept ans qui se battent pour les mondes qu’elles se sont construits, et que dans ces mondes leurs corps sont capables de projeter leur peur, leur puissance et leur légende. »

Bon, pour celui-ci, on va essayer d’éviter les expressions du type « un véritable coup de poing littéraire » ou « un uppercut dont on aura du mal à se relever » même si c’est plutôt tentant. Quoi qu’il en soit, il faudra vite admettre que Rita Bullwinkel frappe fort (désolé, j’ai craqué) avec ce premier roman. La critique ne s’y est pas trompée puisque Combats de filles (Headshot en V.O.) a été sélectionné pour de prestigieux prix littéraires (entre autres, finaliste du Pulitzer, excusez du peu) et est en cours de traduction dans de nombreux pays si l’on en croit sa maison d’édition française.
La Coupe des filles d’Amérique, organisée par la Fédération de boxe féminine junior, se déroule cette année au Boxing Palace de Reno, dans le Nevada. Huit adolescentes vont s’y affronter pendant deux jours pour emporter le titre de Meilleure Boxeuse de moins de 18 ans. Combats de filles est le récit de cette compétition, combat après combat jusqu’à la finale. Mais il est aussi bien plus que ça.
Huit boxeuses, sept combats et une gagnante. Rita Bullwinkel donne alternativement la parole à chacune des jeunes femmes en présence tout en suivant scrupuleusement chaque combat et l’avancée de la compétition. Plusieurs constats s’imposent : la jeune (elle est née en 1988) autrice ne se laisse impressionner ni par son sujet ni par la diversité des voix qu’elle veut faire entendre ; elle garde la maîtrise totale de sa narration et, comme le ferait une boxeuse, alterne les rythmes et les coups avec souplesse. Mais là où elle se montre particulièrement impressionnante, c’est par sa capacité à sortir du ring et de ces minuscules moments de combats, comme si elle s’élevait au-dessus de la salle et embrassait d’un seul regard les existences entières de chacune des boxeuses. Au-delà de leurs espoirs et de leurs victoires ou défaites, Rita Bullwinkel s’intéresse non seulement à ce qui a fait d’elles ce qu’elles sont mais nous donne également une vision du reste de leur vie et de la façon dont elles la vivront. Cette projection donne bien évidemment une épaisseur supplémentaire à ces boxeuses qui n’en manquent déjà pas et aux côtés desquelles nous sommes embarqués sur le ring, au coeur des combats. Il n’est pas nécessaire d’être amateur de boxe pour apprécier ce roman qui méritera de se faire une place au sein de cette rentrée encore une fois très (trop ?) riche.

« Dans la lumière bleue, les adultes ne font qu’un avec la fête. Leur peau n’a jamais été aussi belle. Leurs silhouettes n’ont jamais été aussi élancées. L’argent leur brûle les doigts. Ils dansent, ils boivent, ils baisent presque sans effort. Ces adultes aimeraient avoir la rage de ces boxeuses qui n’aspirent qu’à être numéro un mondial de quelque chose. Ces boxeuses veulent être numéro un mondial de boxe. Les boxeuses dorment la nuit. Les boxeuses ne rêvent ni de clubs, ni de casinos, ni de pistes de danse. »
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen.
Yann.
Combats de filles, Rita Bullwinkel, La Croisée, 186 p. , 22€.
