
Tiens, ça faisait longtemps ! Quatre ans, pour être plus précis. Quatre ans que l’on n’avait plus ressenti l’envie de mettre le nez dans un bouquin de Djian. Double Nelson, il faut bien le reconnaître, n’avait fait que confirmer péniblement ce que l’on pressentait depuis un moment déjà, à savoir une certaine lassitude devant cette espèce de ronronnement que l’on pourrait également appeler facilité ou manque d’inspiration. Même si 2030, paru l’année d’avant (2020 donc, pour ceux qui suivent et que ça intéresse toujours) parvenait encore à donner le change, on émettait déjà de sérieux doutes sur la capacité de l’auteur à éveiller en nous ne serait-ce que le vague souvenir de l’excitation que provoquaient ses premiers romans au siècle dernier. On s’est donc ainsi épargné la lecture de Sans compter (Flammarion 2023) et celle de Faites vos jeux (Julliard 2024) qui ne semblent pas avoir provoqué d’enthousiasme démesuré chez les critiques comme chez les lecteurs. Alors, comment expliquer cette rechute ? Quelle mouche nous a donc piqué pour qu’on s’empare ainsi de ce énième roman d’un auteur depuis longtemps redescendu du petit pinacle sur lequel on l’avait perché il y a fort longtemps ?
C’est peut-être simplement la lecture de son résumé qui nous a fait de l’oeil, « l’histoire d’une collision entre un vieux break Volvo et une petite décapotable italienne au milieu des champs de tournesols. Un carambolage entre deux vies : celle de Greg, qui distrait ses inquiétudes de fils d’agriculteur endetté, ses complexes d’infirme et sa morosité boudeuse à coups de vinyles et de virées poker, et celle de Dolores, qui bataille dans sa villa dorée avec ses interrogations existentielles et ses problèmes de coeur. » (Quatrième de couverture). Ou juste l’envie de vérifier encore une dernière fois si aucune étincelle ne parviendrait à relancer des braises éteintes depuis des années ?
Bref, 220 pages et quelques heures plus tard, il faut bien se rendre à l’évidence, aucune révélation, aucune révolution, encore moins de remise en question au sein de ce Dolores qui, s’il se lit sans déplaisir, voire avec une facilité déconcertante, n’apportera rien de plus à ce qu’avait érigé Djian durant les premières années de sa carrière. Hormis, peut-être, le choix de faire de Greg un fils d’agriculteur, on aura une fois encore l’impression d’avoir affaire aux mêmes personnages en butte aux mêmes problèmes existentiels et qui, peu ou prou, s’y confrontent de la même manière, incapables qu’ils semblent de s’en sortir autrement que par une alternance d’atermoiements et d’explosions de désir ou de violence. Chez Djian, rien n’est jamais simple (sinon sur quoi écrirait-il) mais tout est toujours à peu près pareil. Même en passant outre quelques invraisemblances (notamment après la collision initiale ou au moment de la mort du père), les protagonistes de Djian sont tellement obnubilés par leurs difficultés à vivre que la réalité semble finalement n’être qu’une abstraction pour eux, une construction mentale dont la seule finalité est de leur permettre de se débattre sans fin dans des interrogations pas toujours passionnantes pour le lecteur.

Ceci dit, on trouve encore au détour d’une page cet humour à froid que l’on a tant aimé, ainsi que ce rythme, ces ellipses parfois déroutantes malgré l’habitude. Même s’il sera difficile de dire que Dolores nous a passionné, il faudra bien admettre qu’on l’a quand même lu jusqu’au bout, curieux de savoir où Djian allait mener Greg, Dolores, Marc-André et les autres et quels coups d’éclat il allait leur faire traverser. Mais, pour en finir, disons que ce que l’on a pu à une époque considérer comme gentiment subversif ou rock’n roll chez Djian a disparu depuis longtemps, évincé par une écriture quasi automatique, ce qui, convenons-en, est plutôt triste pour un écrivain qui ne jurait que par le style. Même s’il n’est pas impossible qu’on jette encore un oeil au roman qu’il sortira en 2030 ou 40, il faut se faire à l’idée que, définitivement, nos priorités iront ailleurs.
« Elle convenait qu’il pouvait parfois être difficile de résister à un désir obscur, à un besoin déraisonnable, à une pulsion inavouable pour un jeune chien sans collier pas du tout fait pour vous. Autrefois, Rose était tombée amoureuse d’un hippie et elle savait de quoi elle parlait. Elle l’avait échappé belle. Elle en frissonnait encore, une éternité plus tard. Parfois, lorsqu’elle avait l’occasion de brûler un cierge, elle repensait au piège qui avait failli se refermer sur elle. Mais Dieu merci, la raison avait fini par l’emporter. »
Yann.
Dolores, Philippe Djian, Julliard, 216 p. , 22€.
