Plusieurs fois, j’ai croisé Roger Jon Ellory, au détour d’un salon du polar ou autre joyeuseté.
Plusieurs fois, j’ai causé avec lui et avec son épouse.
Il est drôle, et ne se prend pas au sérieux.

Son frangin lui demande souvent quand il va se mettre à chercher un vrai boulot, et ça l’amuse.
Quant à sa femme, elle a plusieurs fois tenté de le vendre sur eBay, mais, m’a-t-elle confié, personne n’en veut, même à un petit prix.
Tout ça pour te dire qu’ils sont plutôt adorables tous les deux.
Alors évidemment, il y a eu Seul le silence.
Un roman qu’on ne peut pas écrire deux fois dans une vie d’écrivain.
Alors évidemment que j’ai été déçu. Fréquemment. Mais je lui ai pardonné, à chaque fois, parce que Seul le silence…
Il m’a dit un jour, je crois que c’était à Hyères, qu’il n’était qu’un conteur, rien de plus.
Et j’ai pensé à Brassens disant à Brel et Ferré qu’ils n’étaient que des artisans.
Ce roman n’est pas un roman noir.
Il est autre chose.
Pas tellement envie de te faire un pitch. Pas très utile et tu vas en trouver plein sur le ouaibe.
Tu vas croiser Garrett. Un type qui a été shérif adjoint, et qui est devenu, par la force des choses, surveillant pénitentiaire.
Garrett, qui est tout à fait sûr de lui quant à la précision de la balance dont se sert la Justice pour envoyer des types à la chaise électrique.
Un roman, donc, qui va peut-être te faire penser à Céline Lapertot, à Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance, paru chez Viviane Hamy, il y a une paire d’années, et à ces débats, récurrents, sur la réelle opportunité de faire frire des types sur une chaise, sous prétexte qu’ils ont tué des gens.
Au choix, la rédemption ou un œil pour un œil…
Parce qu’on va pas se mentir, les pages liées à l’histoire d’amour avec la kiné, qui représentent une grosse partie du roman, celles qui tournent autour des relations domestiques et de, c’est chouette quand même une famille, ne m’ont que moyennement intéressé.
Voire pas du tout.
Mais comme elles font partie de l’histoire, tu n’as pas le choix, tu les lis.
Mis à part ce bémol, mais je suis difficile, un roman qui parle pour de bon. Qui pose des questions, et c’est suffisamment rare pour être signalé.
On est dans une prison de haute sécurité.
Et on y est pour de vrai.
Tu vas forcément penser à ce que tu as lu, ou vu, sur le monde qu’on appelle carcéral.
Tu vas forcément penser à ces débats, houleux, et où personne ne gagne, sur la peine de mort.
Sur cette capacité que s’offre la justice à ôter leur humanité à ceux qui sont devenus des criminels.
On est aux States, mais combien de temps avant qu’une loi remette ça en route chez nous ?
Dans notre beau pays de France…

Alors, il n’y a pas que ça dans ce roman.
Il y a aussi ce questionnement sur la manière dont notre métier nous change. Sur cette armure que revêtent ceux qui sont chargés de faire régner l’ordre dans nos rues, dans nos prisons.
Cette armure qui m’a évidemment emporté vers celle du chevalier à l’armure rouillée.
Cette armure qui devient une cage dont on ne veut pas sortir, parce qu’on est certain qu’elle nous protège du reste de l’humanité.
Cette armure qui change ceux qui la portent.
L’uniforme, l’armure, le casque du CRS, la matraque, la LBD, à tir tendu.
J’explique, Ghislaine, je ne juge pas.
Je me demande si ce boulot peut faire de moi un homme avec qui tu n’auras plus envie de vivre.
Les ordres. Ceux qui obligent.
Ceux qui poussent les soldats à tuer au nom d’un morceau de terre qui finalement n’appartient à personne.
Ceux qui font tomber des bombes sur des mômes qui voulaient juste jouer au ballon.
Ceux qui posent les électrodes sur la tête des condamnés à mort.
Ceux qui appuient sur le bouton.
Sans doute la scène la plus importante du livre. Celle où tu te demandes si tu aurais été capable de serrer les liens de celui qui va mourir, d’essuyer ses larmes.
Une mise à mort légale.
Sauf qu’on n’est pas dans une arène, il n’y a pas de type qui danse en uniforme à paillettes.
Cette mise à mort est-elle légitime ?
Dieu l’a dit, dans l’Ancien Testament, puis Il est revenu sur Ses propos…
Il me semble, en tout cas.
Comment définir un homme…
À ce qu’il est ?
À ce qu’il a fait ?
Comment dire la Justice…
Comment dire le Pardon…
Comment dire la rédemption…
Comment dire la solitude de celui qui pense être obligé de suivre les ordres dont je te parlais juste avant…
Comment dire celui qui marche, dans le noir, sans allumer de bougie pour voir les cailloux sur le chemin…
Alors malgré le bémol, rien de trop, juste des mots, posés sur les pages, et qui vont te permettre de fermer les yeux.
C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Étienne Gomez.
Nicolas.
Everglades, R. J. Ellory, Sonatine Éditions, 456 p., 24,00 €.
