
Inutile de présenter John Rambo. Tout le monde ou presque a déjà vu ou entendu parler de ce personnage, légende hollywoodienne des années 80 à bandana et à bazooka qui détruit des villes entières.
Les films de la franchise sont l’occasion d’une débauche de violence armée dans laquelle les cartouches se comptent à la tonne.
Mais le roman d’origine est bien plus personnel. Plus intime. Plus rugueux.
Ce qui frappe dans ce livre, c’est son côté organique, viscéral. Chaque douleur est palpable : les coups, les blessures, la faim, la fatigue, la peur. Morrell écrit le corps comme un champ de bataille. Les personnages saignent, grelottent, transpirent — on a quasiment l’impression que les pages dégagent une odeur de sueur et de poudre. Le roman est une descente dans la chair meurtrie autant qu’un duel psychologique.
Et il y a plus que la survie animale : il y a le contexte. John Rambo, ce n’est pas encore l’icône pop, c’est un vétéran du Vietnam largué dans une Amérique qui ne veut plus de lui. Le type a donné sa jeunesse à l’horreur de la guerre et revient trouver des regards de travers, du mépris, voire du rejet pur et simple.
La société, engluée dans sa mauvaise conscience, préfère tourner la tête et l’éjecter de son décor bien ordonné.
Et s’il le faut, s’en débarrasser.
Face à Rambo, le shérif Teasle, vétéran d’une autre guerre (la Corée), qui incarne l’Amérique d’avant, qui ne comprend pas cette génération abîmée par le Vietnam.
Rambo et Teasle, ce n’est pas seulement un homme contre la police. C’est un miroir brisé où chacun voit ses propres fantômes. L’un sort du Vietnam, l’autre de Corée : deux guerres différentes, mais deux blessures qui ne se parlent pas. Le shérif croit défendre l’ordre, Rambo croit défendre sa survie — et dans cette confusion, ils deviennent deux soldats perdus qui rejouent, à travers leur affrontement, l’échec d’une Amérique incapable de recoller ses générations.
Ce sont deux solitudes qui s’entrechoquent, deux fantômes du passé qui refusent de céder.
Paru en 1972, ce roman a gardé toute sa force brute. Ce n’est pas un récit de guerre, c’est un récit sur l’après-guerre, sur le corps et l’esprit qui ne se réparent pas si facilement. Qui ne se réparent pas.
Morrell ne raconte pas un héros, il montre un homme perdu, pris dans la mécanique implacable de la violence et de l’incompréhension sociale.
On lit First Blood pour ressentir ce que le cinéma a trop adouci : la douleur nue, la peur animale, la cassure entre un pays et ses enfants.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Diacon.
Cédric.
Rambo, David Morrell, Gallmeister / Totem, 270 p., 10€50.
