L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Sous la lumière cruelle, Daniel Woodrell (Totem) — Yann
Sous la lumière cruelle, Daniel Woodrell (Totem) — Yann

Sous la lumière cruelle, Daniel Woodrell (Totem) — Yann

« Pour ce qui est d’être con, il est au top, dit Duncan en regardant Jewel redescendre la passerelle dans leur direction. Si on te filait le catalogue Sears des abrutis, tu pourrais pas commander mieux. Ce que je veux dire, c’est que cette petite merde, c’est vraiment ce qu’il nous faut. »

Jewel Cobb est le pigeon parfait. Il est donc embauché pour éliminer le meurtrier d’un homme politique et empêcher ainsi que l’on remonte la piste de ses commanditaires. Mais, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu et la ville de Saint-Bruno connaît très vite une agitation comme elle n’en avait jamais vécu. C’est le détective Shade et le policier Blanchette qui vont être chargés de l’enquête dans l’atmosphère moite de la Nouvelle-Orléans et de ses bayous qui n’abritent pas que des moustiques et des serpents.

Comme beaucoup, j’ai découvert Daniel Woodrell avec Winter’s Bone, sans doute son roman le plus connu, objet d’une inoubliable adaptation en BD par Romain Renard sous le titre Un hiver de glace, dans la malheureusement défunte collection Rivages / Casterman (2011). Chacun de ses romans lus depuis (La mort du petit cœur, Un feu d’origine inconnue ou Manuel du hors-la-loi) a fini de me convaincre que Woodrell pouvait en toute quiétude intégrer mon petit panthéon littéraire personnel. Bien loin de la rudesse des monts Ozark, Sous la lumière cruelle se déroule dans la chaleur étouffante de la Louisiane, mais on y retrouvera intacts le talent et la verve de l’auteur.

Changeant de registre comme de région, Daniel Woodrell nous offre ici un roman drôle et cruel là où Winter’s bone était dur et poignant. Plus proche de la farce que d’un Cormac McCarthy auquel il est étrangement comparé par un journaliste du New York Magazine, le natif du Missouri fait preuve d’un sacré sens du dialogue et d’une bonne dose d’humour tout au long des 240 pages du roman. On pourra donc se délecter de ces portraits plus ou moins outrés de quelques figures locales, parmi lesquelles Jewel Cobb, bouffon magnifique dont la bêtise égale au moins l’estime en laquelle il se tient. Mais Jewel, même s’il décroche le pompon, n’est pas le seul habitant de Saint-Bruno à briller par sa médiocrité et on sent presque à chaque page la jubilation de Woodrell quand il décrit ces personnages plus souvent mus par la cupidité, la peur ou la colère que par la bonté ou la générosité. Tous les coups sont permis dans ce panier de crabes et le lecteur, comme Jewel, n’aura pas le temps de s’ennuyer une seconde.

Crédit : Little, Brown and Company / Associated Press.

On finira donc de se convaincre que Daniel Woodrell a sa place parmi les grands du noir américain, aussi à l’aise dans l’humour que dans la critique sociale ou la description d’une certaine ruralité « étasunienne », lui que l’on considère comme l’inventeur du terme country noir. Toujours en vie, il n’a, semble-t-il, malheureusement rien publié depuis plusieurs années et le lecteur n’aura en tout et pour tout qu’une petite dizaine d’ouvrages à se mettre sous la dent pour faire le tour d’une œuvre remarquable et particulièrement attachante. Raison de plus pour se réjouir avec Battement d’aile et Les Ombres du passé, dans lesquels on retrouve la famille Shade.

 » — Vous savez, Blanchette, pour un type petit, vous êtes sacrément gras, on vous l’a déjà dit ?

– Personne qui soit encore en vie, monsieur. Un gentleman ne ferait pas ce genre de remarque de toute façon. Je le sais pour l’avoir lu dans le journal.

– Alors vous êtes un homme de lettres, Blanchette ? Prenez un beignet de plus et vous tarderez pas à en être deux.« 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frank Reichert.

Yann.

Sous la lumière cruelle, Daniel Woodrell, Totem, 237 p., 9€90.

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