L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
La Cabane du métayer, Jim Thompson (Rivages / Noir) – Seb
La Cabane du métayer, Jim Thompson (Rivages / Noir) – Seb

La Cabane du métayer, Jim Thompson (Rivages / Noir) – Seb

« Son bras se lève à toute allure, en arc de cercle, et la sangle de harnais siffle et claque. Elle s’enroule autour de mon cou, il tire dessus d’un coup sec et je bascule en avant. J’atterris à quatre pattes. Je sens la sangle quitter mon cou, et il l’abat une deuxième fois.
Ça fait mal. Ça fait toujours mal. Mais cette fois, j’éprouve quelque chose de pire encore, une sensation ignoble et écœurante. Et je comprends que dois arrêter Pa. L’idée me traverse l’esprit que ce que je ressens doit être de la haine, et ça me dégoûte et m’effraie. Parce que, malgré toute cette comédie, je crois que je n’ai jamais su ce qu’était la haine jusque-là. En un sens, je n’ai jamais appris à haïr. Et si la haine ressemble à ça, je n’ai aucune envie d’approfondir le sujet. Il ne vaut mieux pas. »

L’histoire. Vers la fin des années 40 ou le début 50 dans la campagne d’Oklahoma. Thomas Carver vit avec son père et Mary, qui fait office de femme à tout faire. La vie est dure car Pa, le père, qui possède cinq petits hectares de terre, travaille pour un salaire de misère comme métayer pour le compte d’un riche propriétaire métis, Matthew Ontime. Tommy est malheureux, contrarié, raciste et perpétuellement en colère. Maltraité par son père, en manque de l’amour maternel, il vit une passion secrète et perturbante avec la délicieuse Donna, la fille de Ontime. On dirait bien que Thomas Carver est une bombe prête à exploser.

Jim Thompson. Comment un nom tel que celui-là, légendaire aujourd’hui grâce au travail de la collection Série Noire puis des éditions Rivages, a-t-il pu être si négligé et mal connu de son vivant ? C’est la première grande question qui nous vient à l’esprit quand on lit un roman de Jim Thompson. Sans doute parce que cet écrivain de Noir serinait sans cesse à son pays que le fameux rêve américain n’existait pas, que c’était une sacrément belle arnaque.
Forcément, quand tu es américain, que tu as bâti ta vie sur ce rêve et toutes les possibilités qu’il peut offrir, ça pique et ça gratte, ça démange. C’est pas agréable. Thompson a exercé toute sorte de boulots, il a eu une vie de famille un peu éclatée parce que son père, shérif de son état, a subitement été pris par la fièvre de l’or noir. Alors Jim Thompson sait de quoi il parle. Il est passé par les bas-fonds, il a dormi dans le ruisseau, bossé comme localier dans un torchon local, il a été groom dans un hôtel sous la prohibition où il arrondissait ses fins de mois en pourvoyant les clients en drogues et alcools. Il a été projectionniste, gardien de nuit pour une entreprise de pompes funèbres. Il a vu la misère, l’a frôlée parfois.
Mais ce qui restera de lui, ce sont ses romans et nouvelles. Et le cinéma ne s’y est pas trompé, sentant immédiatement le potentiel de ses histoires. Parce que ce gars-là est une sacrée plume. Il allie sa fine observation de la société à une capacité d’écriture qui lui permet d’incarner n’importe quel désespéré. Parce que les histoires de tonton Jim ne sont pas gaies. Mais on les lit avec avidité parce que son écriture fait passer le morceau sans aucun problème. Une écriture qui, notamment dans ce roman, La cabane du métayer, fait furieusement penser à des romans comme Un enfant de Dieu, de Cormac MacCarthy, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee, ou encore Tourbillon, de Shelby Foote. Mêmes univers et profils de personnages identiques qui baignent et décantent dans des coins perdus de l’Amérique des profondeurs. D’une certaine manière, Thomas Carver est une sorte de Tom Sawyer moderne qui aurait atterri dans la mauvaise famille et qui aurait laissé son pire côté prendre le dessus.

Photo : Dorothea Lange.

« Il continua à parler, à marmonner, et je glissais un « oui, P’pa » par-ci par-là, mais je ne l’écoutais pas. Ce discours, je l’avais entendu – avec quelques variantes – un bon millier de fois, de sa bouche ou aux réunions évangéliques de bouseux auxquelles il me traînait. Je n’ai jamais pu comprendre comment des gens qui avaient autant de travail et si peu d’argent pouvaient commettre autant de péchés, mais ils passaient apparemment leur vie à offenser le seigneur. »

Mais l’auteur n’est pas complètement désespéré, et il sait que ce pays qu’il ausculte recèle un peu de bien dans ses recoins. Des figures incarnées par des gens comme madame Turmbull ou monsieur Redbird. Des bons samaritains perdus chez les fous et les ploucs. Et puis l’avocat, Kosmeyer, quel personnage ! sacré boulot monsieur Thompson.
Sensible à l’injustice, l’auteur montre avec brio que dans son pays, à cette époque, un mobile et une absence d’alibi suffisent à te rendre coupable. Il montre aussi à quel point, 90 ans après l’abolition de l’esclavage, les métayers sont les pauvres héritiers de cette époque affreuse. Les Carver sont des cousins des Joad, c’est certain. Même misère, même absence d’horizon et d’avenir. On s’attend à voir débarquer Walker Evans pour leur tirer le portrait.
Je ne t’en dirai pas plus sur ce roman remarquable, sec et riche, admirable de sincérité et de lucidité, dans lequel l’auteur va très loin dans la psychologie de nombreux personnages.
Si tu n’as pas lu monsieur Jim Thompson, tu peux commencer par celui-ci, ensuite tu seras accro.
Vous êtes prévenus.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézénas.

Seb.

La Cabane du métayer, Jim Thompson, Rivages / Noir, 286 p. , 8€.


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