
Vous aviez adoré « Fuck up », le livre culte publié aux États-Unis en 1997, mais traduit en français il y a seulement deux ans ? Vous aviez adoré redécouvrir le style inventif, mordant et drôle de l’auteur et sa description de la vie en marge à New York avec « Dog Run », l’année dernière ? Vous allez pétiller de pouvoir continuer à découvrir cette œuvre prolifique traduite en français grâce à Charles Bonnot et aux éditions La croisée !
« Hell gate Story » nous emmène une nouvelle fois à New York. Nous sommes en l’an 2000, Orloff Trenchant, le narrateur qui nous emporte avec lui dès les premières phrases, est artiste. Il a connu un joli succès d’estime. Et pas n’importe quelle estime, puisqu’il a osé représenter le métro de New York vu du dessous. Tombé du quai, le peintre avait en effet produit une série de visions de la rame qui lui passait sur le corps. Une audace créative et détaillée que le monde avait adoré. Mais depuis, c’est la galère artistique et la débâcle conjugale, puisqu’il est fraîchement séparé de June, qu’il suspectait de l’avoir trompé. En pleine chute, vit dans son van, il gagne à peine quelques dollars comme bouquiniste et tente de finir un tableau qui pourrait (à nouveau) changer sa vie, tout en trainant dans les bas-fonds de la ville. Car ses œuvres sont une entrée dans son regard : « ensemble elles formaient une impressionnante chronique, assez cohérente, d’une ville vivante, mouvante ». Sa vie, une suite de plans foireux dans un univers artistique excentrique, le mettra pourtant sur le chemin d’une jeune femme, Rita. Et là, c’est comme une apparition qui nous embarque pour une exploration entre passion, destruction et leçon de vie, un cheminement à la fois intense et chaotique, reflétant la fragilité et la complexité des personnages.
Notre héros passe d’une souffrance à une autre. Son cœur brisé par la perte de June se tournera vers Rita, lui en fera voir de toutes les couleurs. Il sentira, en lui, toute l’ambivalence « Il était terrifiant et excitant d’être avec elle ». Tout en pensant à elle en permanence, comme une addiction, ce qui tombe bien, puisque qu’elle l’est pleinement, accrochée aux drogues, il s’accorde néanmoins des moments de réconfort avec Bethsheba, une artiste elle aussi. Mais peut-être sera-t-il sauvé, car pris en pitié par Lynn, une peintre vietnamienne, qui survit en bossant à la caisse d’un traiteur du quartier chinois.
Le cœur est un chasseur solitaire dans ces bas-fonds comme dans un monde parallèle où l’on ne sait plus que chercher…
Il lui arrive de décrocher une commande et de s’engager dans une course contre-la-montre où il va suer sang et eau, pour ensuite tenter de l’acheminer jusqu’au cimetière avec son véhicule hors d’usage. Son art touche aussi à susciter une empathie aussi folle pour cette vie bien ratée. On tourne les pages et on ne peut s’empêcher de s’attacher à Or, dont les péripéties s’enchainent avec pour fonds historique la présidentielle américaine qui agite les esprits et l’attente des deux candidats principaux, le démocrate Al Gore et le républicain George W. Bush, des résultats de l’État de Floride, déterminants pour le résultat final. Un incroyable talent pour nous rappeler les tournants qu’ont été ces années, vues celles que nous traversons désormais.

Arthur Nersesian réussit à briller dans l’ironie poivrée et le ton doux-amer, jonglant avec élégance entre humour, passions houleuses et drames, avec un enchainement pointilliste de scènes aussi poignantes que cocasse : « Courges décoratives, mixtures bizarres et grosses légumes indigestes : la description s’appliquait autant au buffet automnal qu’aux convives ».
Une description de la vie de Bohème dans l’East Village, d’ateliers en ateliers, où triment des artistes plus ou moins fumeux, dans un sobre mélange de snobisme extrême et de misère matérielle nous rappelle ces années 2000 et savent titiller notre nostalgie et réajustent notre regard sur un certain passé de capitales culturelles, à une époque où la gentrification et la société du spectacle n’étaient qu’une lecture surréaliste et malheureusement visionnaire.
Un récit d’art, d’amour, de dèche et de lutte, un hommage vibrant à New York, à l’East Village et à ses âmes insaisissables, perdues qui s’accrochent à leurs rêves, oscillant entre l’espoir et la chute, mêlant désir et autodestruction. Et c’est sans concession et à contre-courant qu’au final, Orloff parvient à illuminer de sa folie ce roman sans commune mesure, aussi sombre qu’étincelant d’une radieuse mélancolie, qui sait toucher du doigt la grâce où d’autres ne savent la voir. On retrouve ce style inimitable, entre Paul Auster et Hubert Selby, Bukowski et Carver, avec un poil de Pierre Desproges et d’Arno Bertina, ici ou là.
« Même si je devais renoncer à une partie de ma liberté artistique et travailler, ma propre auto-dégradation devait cesser. »
« Il m’a considéré avec une trace de déception dans le regard et a dit : « Or, je n’ai pas d’enfants. En tant qu’artiste, tout ce que j’ai ce sont des protégés, et je te considère comme l’un d’eux, peut-être même comme le jeune artiste le plus talentueux que j’ai rencontré depuis des années. Je sais que tu crois avoir la plus grosse poisse du monde, mais ce n’est pas le cas. Tu passes juste ton temps à te saboter. C’est toi qui crées ta malchance et tu ne t’en rends même pas compte ! »
Une certaine forme de leçon de vie !
Arthur Nersesian, Hell Gate Story, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Bonnot, Éditions La Croisée, 320 p., 22€
