« On avait tout fait cramer, même ce qu’on avait pas le droit, on avait effacé les étoiles et caché la lune, et s’il n’avait pas déjà fait nuit noire, on aurait presque réussi à éteindre le ciel. J’avançais dans cette obscurité, me repérant en touchant sans cesse le muret à ma droite – impossible de me perdre au milieu de ces clôtures, avec des générations de bergers derrière moi pour me guider. »

On apprend sur Wikipédia que le comté de Cumbria (ou Cumbrie) est l’un des plus vastes et les moins densément peuplés d’Angleterre. Le sang des collines, premier roman de Scott Preston, nous apprend quant à lui plein d’autres choses sur ces terres où l’on croise plus de moutons que d’humains. Et c’est à cause de ces mêmes moutons, ou plutôt à cause d’une épidémie de fièvre aphteuse qui les décime, que le jeune Steve Eliman va se retrouver dans une situation pour le moins compliquée. En effet, une fois le troupeau de son père abattu et brûlé sur les recommandations des services vétérinaires locaux, Steve n’a guère d’autre choix que de se mettre au service de son voisin afin de l’aider à préserver son élevage. Mais William Herne n’est pas exactement n’importe qui et n’entend pas s’en laisser conter par les autorités. Ainsi, après avoir, lui aussi, éradiqué une partie de son cheptel, il compte bien se refaire sans vraiment se soucier de la légalité des moyens employés ni de la valeur morale des hommes à qui il va demander de l’épauler. Si l’on ajoute à ce début d’équation la présence d’Helen, épouse de Hern qui ne laisse pas Steve indifférent, il semble évident que la vie ne restera pas longtemps un long fleuve tranquille.
Le moins que l’on puisse dire en préambule, c’est que Scott Preston frappe très fort avec ce premier roman. Cela fait longtemps que l’on n’avait pas ressenti à ce point le sentiment de faire une vraie découverte, de celles qui marqueront de leur empreinte notre esprit de lecteur, et qui nous laissent à la fois secoués et à moitié sonnés de plaisir. Le sang des collines est de ces livres qui redonnent un sens au mot jubilatoire, c’est du moins ce que j’ai ressenti tout le temps de ma lecture malgré la noirceur du texte et la violence de bon nombre de ses pages. Scott Preston écrit avec l’assurance d’un vieux briscard et la spontanéité d’un débutant. Il livre un numéro de funambule toujours à mi-chemin entre le drame et la comédie et met en scène des personnages hors normes comme on aimerait en croiser plus souvent. Si le fonds du roman est réellement tragique, les embardées dans lesquelles il emmène Steve, William, Colin (Colin ! quel incroyable salopard !), Bog, George et les autres relèvent parfois plus des aventures des Pieds Nickelés que du grand banditisme. Le lecteur se retrouve ainsi balloté en permanence entre rire et consternation devant les tribulations de ces types qui ne reculent devant rien pour pouvoir continuer à vivoter sur ces terres désolées en ayant le moins de comptes possible à rendre à qui que ce soit. Mais si le rire n’est jamais loin, la mort ne l’est pas davantage et certaines scènes s’avèrent d’une efficacité et d’une brutalité que l’on ne retrouve pas sous la première plume venue. Cerise sur le gâteau, Preston s’y entend également à merveille pour décrire la beauté rude des paysages de Cumbria et livre des paragraphes ébouriffants dans leurs immensités désertes rehaussées de quelques sommets à travers lesquels souffle parfois un vent à décorner les bœufs (même s’il est ici plutôt question de moutons, on l’aura compris).

Une fois n’est pas coutume, voici un extrait un peu plus long que d’habitude, afin que vous puissiez mesurer la force de frappe de Scott Preston et l’ampleur des personnages dont il peuple son roman :
« Que je vous parle un peu de ces deux enfoirés. George était le type le plus costaud que j’aie jamais vu de ma vie. Si vous étiez tombé sur son squelette dans les bois, vous auriez cru avoir découvert les restes d’un cheval de trait — il aurait fallu en écorcher un entier pour lui fabriquer une paire de chaussures (…) L’autre se faisait appeler Bog, et je n’ai pas la moindre idée de quoi ça pouvait être le diminutif. Pour un gars qui avait moins de dents que de choses à dire, il arrivait à peine à extraire les mots de sa bouche (…) Pas aussi costaud que George, mais vous auriez pu le mettre au défi de se battre contre un mur de briques et il l’aurait fait en se disant que le combat était équitable. »
Ce roman sent le feu et l’alcool fort, le suif des moutons dont on brûle les cadavres, le sang des hommes et celui des bêtes, ce roman sent la tourbe et le vent, ce roman arrache la gorge comme une bonne gnôle et on en ressort avec le même sourire un peu idiot, ébranlés de la même manière mais heureux de l’expérience. Ce roman n’est pas pour les tièdes ni les mous. Il restera une de mes meilleures lectures de l’année passée.
« Je vous raconte cette histoire, sur nous, sur tous ces gens qui sont morts, et je vous la raconte telle que je l’ai vécue. Certaines parties de moi s’en sont sorties mais d’autres ont été brisées et je les porte encore en moi, en attendant qu’on enterre le reste avec. »
Traduit de l’anglais par Paul Matthieu.
Yann.
Le Sang des collines, Scott Preston, Albin Michel, 390 p. , 22€90.
