
Une nouvelle collection arrive en 2026 avec 4 titres chez L’Aube noire. Collection dirigée par Michèle Pedinielli, « L’Affaire qui… » et qui revient sur des faits divers assez éloignés de nous dans le temps pour qu’un auteur s’en empare et apporte son analyse pertinente sur la question, tout cela accompagné d’une riche iconographie qui donne un éclairage supplémentaire au texte.
Valentine Imhof essuie les plâtres et nous propose de nous replonger dans un drame survenu en 1930 sur une île désolée à l’autre bout du monde.
7 personnes avaient accepté de rester sur l’île pendant 3 mois à la fin d’une saison de pêche à la langouste pour la « garder ». Ils y resteront finalement 9 mois, tout simplement oubliés par leur employeur, seuls 3 d’entre eux seront encore vivants à l’arrivée du bateau.
De cette affaire abondamment relayée à l’époque, l’autrice retient le contexte politique, économique et social, nous permettant une relecture des faits avec un recul nécessaire qui ne manquera pas de faire écho à certains pans de notre société actuelle.
C’est une approche brillante, très intéressante, je lirai avec grand plaisir les prochains titres de la collection qui formeront, à n’en pas douter, une fresque précieuse pour les esprits curieux.
Aurélie.
Quatre ans que l’on était sans nouvelles de Valentine Imhof qui, entre 2018 et 2022, avait publié trois excellents romans au Rouergue Noir, Par les rafales, Zippo et Le blues des phalènes, dans l’ordre chronologique. C’est donc avec une curiosité non feinte que l’on se plonge dans ce petit (120 pages) opus, qui nous permet de nous réjouir de son retour tout en découvrant cette collection qu’elle inaugure. Valentine Imhof se livre donc ici à un exercice radicalement différent de ce qu’elle a pu proposer avec ses romans mais on y retrouve derrière les lignes un peu de l’urgence et de la colère qui semblaient enflammer ses écrits. Il paraît difficile, à la lecture des faits, de ne pas partager sa révolte devant le sort de ces employés abandonnés (et non « oubliés » comme cela a trop souvent été dit) par leur employeur, la Langouste française, dirigée par les cyniques frères Bossière, les mêmes qui, quelques années plus tard avaient pour projet une prison sur les îles Kerguelen, dont les détenus auraient extrait les richesses naturelles de l’île … Idée jamais concrétisée, certes, mais uniquement par manque de moyens, sûrement pas par une prise de conscience humaniste. Et Valentine Imhof de rappeler la proposition faite en 2025 par l’ineffable Laurent Wauquiez d’envoyer les délinquants sous OQTF à Saint-Pierre et Miquelon purger leur peine, Saint-Pierre et Miquelon où vit l’autrice depuis plusieurs années…. On s’éloigne un peu du sujet mais finalement pas tant que ça car on retrouve derrière le destin tragique des abandonnés de l’île Saint-Paul le même mépris de classe et le même cynisme dans l’idée d’exploiter les territoires ultramarins. La triste expérience des bagnes guyanais ou de Nouvelle-Calédonie a donc déjà disparu des mémoires ?

Si tout, dans cette histoire, est abject et choquant, l’épisode du procès, deux ans après les faits, est sans doute le plus révoltant du récit. Les joutes oratoires des avocats des deux parties, émaillées de « bons mots » aussi lourds que malvenus, sont des sommets de cabotinage et d’irrespect au sein desquels le calvaire de ces six hommes et de cette femme est minimisé, presque moqué, devant un public qui ignore tout de la réalité de leur peine, eux qui ont en quelques mois assisté à la mort de quatre de leurs camarades et à celle d’un bébé né sur l’île. Tout aussi dégueulasse sera l’attitude des dirigeants de la Langouste Française qui, une fois prononcé le verdict qui exige un dédommagement (ridicule) des malheureux survivants, feront appel de la décision et finiront par ne jamais verser un centime aux victimes de leur avidité, dont la vie sera à jamais brisée par ces effroyables mois de solitude au bout du monde.

Valentine Imhof revient également sur le traitement médiatique de ce drame et pointe bon nombre d’erreurs, d’excès et d’approximations dignes des fake news dont nous sommes abreuvés depuis quelques années, ce qui nous mène à la dure prise de conscience que la situation n’a fait que se dégrader depuis et que cette mise à mal du travail journalistique est démultipliée dès lors que des milliardaires en ont pris le contrôle. Bref, on s’éloigne peut-être, encore une fois, de ce qui est au coeur de ce récit, mais il semble qu’on puisse y trouver, ainsi que dans la façon dont il a été traité, les ingrédients essentiels de ce qui, aujourd’hui encore, constitue les maux essentiels de notre époque, à savoir la cupidité, le cynisme, la soif de pouvoir, le mépris de classe.
Yann.
Les Abandonnés de l’île Saint-Paul, Valentine Imhof, L’Aube Noire, 140 p. , 11€90.
