« Je pose la tête sur le sac de toile rempli de mousse que j’utilise comme oreiller. Il ne se salit pas trop vite, ne me rappelle pas mon ancien lit. Je frotte le bandeau de mon bonnet de laine et l’abaisse sur mon front. Le ciel est aussi pur qu’une cloche de verre, les feux de forêt ne commencent pas avant la mi-juin et la Voie Lactée est une rivière d’étoile profondément insondable. D’une profondeur impossible à imaginer je veux dire. Jasper soupire. Pas un poil de vent ou presque. Le léger souffle me rafraîchit l’oreille droite, une brise paresseuse du nord. »

L’histoire. Nous sommes dans le Colorado, et il s’est passé neuf années depuis la fin de l’Humanité à la suite d’une très méchante pandémie grippale et d’un bon gros réchauffement climatique. Il en reste des bribes disséminées ici ou là, des attelages hétéroclites d’hommes et de femmes, d’hommes le plus souvent. Ils errent sans fin à la recherche de nourriture et de choses pouvant leur être utiles, et pour ça, ils sont prêts à tuer. Hig et Bangley vivent sur un petit aéroport, sans oublier Jasper, le fidèle chien de Hig. Ils ont instauré une routine et une organisation. Sécurité des lieux, potager, chasse et pêche. Hig, qui est pilote, réalise de régulières reconnaissances à bord d’un vieux cessna de 1956 qu’il surnomme « la Bête ». Avec les années, et Hig et Bangley forment une sorte de vieux couple. Mais Hig est attiré par l’immensité, il veut savoir si d’autres ont survécu, combien ont survécu, s’il existe encore quelque chose qui pourrait s’apparenter à une civilisation, ou au moins à une communauté en reconstruction.
Bon sang de bonsoir ! Décidément, je suis un veinard. En ce moment, j’enchaine les très grands romans. Je connaissais Peter Heller, car il m’avait régalé avec La rivière, un très grand souvenir. Et comme pour boucler la boucle, j’ai acheté cet été La constellation du chien dans une librairie installée à bord d’une péniche flottant sur le Tarn à Moissac. Il y a des signes.
Plus de 400 pages avalées avec gourmandise, et encore, j’ai freiné pour faire durer le plaisir. C’est toujours risqué de faire des comparaisons, mais ce roman entre directement dans mon top des ouvrages post-apocalyptiques en compagnie de La Route et de Le Fléau, et Je suis une légende. Ça pose le décor. La vision qu’offre Peter Heller d’un monde que nous connaissons, mais qui se trouve définitivement transformé est hallucinante et s’avère hautement crédible. D’ailleurs son roman fait le lien entre les deux monuments La Route et Le Fléau, car dans La constellation du chien, presque tout le monde est mort d’une pandémie de grippe très agressive — comme dans Le fléau — et les terres sont sillonnées par des individus peu recommandables pour lesquels la vie humaine n’a aucune valeur, comme dans La route. La description de ce nouveau monde, nettoyé de ses habitants, submergé par les vastes étendues et le silence, où la Nature a vite repris ses droits, c’est absolument ébouriffant. Les quelques retours en arrière pour expliquer un peu les personnages de Hig et Bangley sont autant de réminiscences qui disent ce qu’ils ont perdu, c’est poignant. Cela montre aussi la rapidité avec laquelle tout est parti en quenouille.
Paradoxalement, Hig Bangley vivent dans un monde où il n’y a quasiment plus d’humains, mais où vivre est devenu plus risqué.
La narration à la première personne du singulier par Hig apporte ce qu’il faut de complicité pour qu’on soit en permanence dans ces pas, dans son ombre. Sa touchante relation avec son chien Jasper m’a bouleversé. Je n’oublierai jamais Jasper, comme je n’oublierai jamais le chien de Julius Winsome ou celui de Wildeness de Lance Weller, ou encore la chienne d’ Indian creek, de Pete Fromm. L’homme et le chien vont si bien ensemble.
L’attelage Hig – Bangley est une sorte d’oxymore vivant. Des compétences très différentes, des origines très éloignées, des cultures sans rapport. L’un est un indécrottable humaniste et l’autre un pragmatique misanthrope.
« Tire d’abord parle après. Coupable, et puis mort. Par opposition à quoi ? Mon principe : laisser vivre un visiteur une minute de plus jusqu’à ce qu’il ait prouvé son humanité ? Parce qu’ils le font toujours. Ce qu’a dit Bangley au début : ne jamais, jamais négocier. Tu négocies ta propre mort. Moi contre lui. Suivez la croyance de Bangley jusqu’à son terme et vous obtiendrez une solitude retentissante. Chacun pour soi, même pour gérer la mort, et vous arrivez à une solitude complète. L’univers et vous. Les étoiles froides. Comme celles qui s’estompent, en silence, pendant que nous marchons. Croyez en la possibilité d’un lien et vous obtenez autre chose. Une combinaison en loques, flottant sur un poteau. L’aide demandée et l’aide offerte. Un sourire adressé à travers une cour poussiéreuse, un signe de la main. Et l’aube devient moins solitaire. »

Ce roman est profond, irrigué par des réflexions, des considérations. Les personnages se questionnent sur ce qui leur est arrivé, sur ce qui leur arrive, sur les raisons de continuer et sur leur rapport aux autres et à l’avenir. C’est un roman post-apocalyptique, mais c’est éminemment littéraire. La sublime écriture de Peter Heller nous restitue une Nature sauvage, décorrélée des affres de l’Humanité, et qui constitue un refuge quand cela va trop mal. Il aura fallu une pandémie foudroyante pour qu’enfin, elle ne soit plus considérée comme une ressource, mais comme un sanctuaire, une maison dans laquelle la vie peut être belle.
Mais ce roman n’est pas naïf, aucun Bisounours ne traverse l’histoire. L’auteur connaît bien l’espèce à laquelle il appartient, et nous suivons au long des chapitres, les errances de quelques rescapés qui, le moins que l’on puisse dire, n’ont retenu aucune leçon du passé. Certains comportements sont assez désespérants, mais pas surprenants. Nous sommes d’indécrottables fouteurs de merde en proie à une violence immanente qui nous conduit presque toujours dans le mur.
Ce que nous offre Peter Heller, c’est aussi une vision de ce que pourrait être un « redémarrage » de l’Humanité après la catastrophe. Et cela contient une belle dose d’optimisme, relatif, mais bien présent. Comment recommencer, mais en mieux, ce qui ne sera pas dur, nous avons été tellement décevants. Et puis la poésie du texte :
« Nous faisions l’amour quasiment comme si c’était un phénomène nouveau. Peut-être parce que nous devions le faire avec tant de douceur, de lenteur. Parfois elle montait sur moi et me prenait doucement en elle, me chevauchait, et nous restions allongés à ce point immobile que les étoiles roulaient derrière elle et nos mouvements étaient si infimes qu’on aurait dit une conversation, ce qui me remplissait d’un bonheur, d’une joie exponentielle que je suis bien incapable de qualifier. »
Ce roman est traversé de séquences de violence brute, sans fioritures, sans état d’âme, sans doute semblables à ce qu’on rencontrerait dans un monde tel que celui-là. Mais il y a aussi de très beaux et émouvants moments de fraternité, d’entraide, d’empathie, de contemplation.
Avec une grande subtilité, l’auteur nous montre à quel point nos actes de violence sont déterminés par la peur, cette peur ancestrale conceptualisée par maître Yoda : l’ignorance mène la peur, la peur mène au côté obscur. Le côté obscur mène à la perdition.
« Vous faire offrir du lait froid. Remplir à nouveau votre assiette en émail bleu. Par une femme. La voir revenir du feu de camp avec votre plat. S’asseoir dans l’ombre du grand et vieil arbre, pas dans un hangar en métal, et manger. Entendre bêler un mouton par-dessus le bruissement sonore des feuilles. Avoir un homme plus âgé assis en face de vous, silencieux, qui mange lui aussi, ami ou ennemi, pas sûr, peu importe. Être un invité. Rompre le pain. »
C’est sacrément beau hein ! Quand on pense avoir tout perdu, et qu’on retrouve peu à peu des foyers de petites joies simples, on touche au sacré, on se rend compte de sa bêtise ancienne, de cette faim irrationnelle de tout, ces masses d’objets, ces désirs frelatés, ces envies futiles, mais si tenaces.
Dans La constellation du chien, les survivants ont faim, parfois froid, ou chaud, presque tout le temps peur et l’angoisse. Ils éprouvent la fatigue parce qu’ils dorment peu et mal, mais ce qu’ils espèrent plus que tout dans le secret de leur cœur et promettent de chérir quand ils le trouveront, c’est l’amour.
« L’amour est le lit de la rivière et la douleur le remplit. »
La constellation du chien est un roman qui va rester en moi, avec quelques autres très importants, c’est un de ceux que j’emporterai si je devais me réfugier sur une île déserte. Quand je pense que c’est son premier roman, je suis sur le cul.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy.
Seb.
La Constellation du chien, Peter Heller, Babel, 416 p. , 10€20.
